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Réseaux sociaux et contenus viraux : comment les développeurs des rédactions peuvent-ils faciliter la démystification ?

Les nouveaux projets de vérification doivent tenir compte des leçons clés tirées des procédés de « fact-checking » (vérification par les faits) ayant faits leurs preuves, tout en les adaptant aux écosystèmes des réseaux sociaux.

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Ensemble d'images tirées de Sorting the real Sandy photos from the fakes par Alexis Madrigal/TheAtlantic

Une conception minutieuse peut contribuer à mener des projets de recherche d’intérêt public plus efficacement sur les réseaux sociaux. La facilité d’utilisation et la lisibilité sont des éléments clés de la vérification. Pourtant, les directives spécifiques à la conception de procédés de vérification semblent peu évoquées dans les publications universitaires et spécialisées. Dans les nouveaux types de projets de vérification conçus pour les contenus partagés sur les réseaux sociaux, les visuels revêtent une importance particulière.

Les images visant à communiquer des messages de fact-checking et de démystification comportent des exigences particulières. Il existe des modèles pour les rédactions et les agences indépendantes qui lancent des projets de recherche et de vérification sur le Web, mais de nombreuses pistes restent encore à explorer. En voici quelques-unes :

« Il faut combattre le feu par le feu », Alexis Madrigal

Il y a 3 ans, en octobre 2012, Alexis Madrigal, accompagné de Megan Garber, Chris Heller et Tom Phillips, a publié un article triant le vrai du faux parmi les images de l’ouragan Sandy, une importante initiative en matière de « démystification en temps réel ».

Dans le rapport Lies, Damn Lies and Viral Content, publié en 2015, Craig Silverman cite Alexis Madrigal et décrit sa volonté de « remettre de l’ordre dans tout ça ». Le résultat est un système visuel et un flux de travail simples et efficaces pour parler de la désinformation virale.

En se basant sur le succès de cet article et sur d’autres exemples récents de projets de vérification professionnels et indépendants couronnés de réussite, notre communauté apprend comment aborder le sujet de la désinformation et lui donner de la visibilité.

Les résultats du fact-checking sont mitigés. Nous savons que le processus comporte des risques. Le résultat sur la dynamique de désinformation publique ne semble pas clair.

Pourtant, la question apparaît comme une excellente opportunité pour les rédactions et les médias indépendants. De nombreux projets voient le jour, testant et étudiant de nouvelles méthodes tout en s’ouvrant à de plus larges audiences. L’article signé par Alexis Madrigal dans The Atlantic montre que ce type de compilation d’intérêt public visant à rétablir la vérité peut être extrêmement populaire auprès des lecteurs. En effet, selon Craig Silverman, Alexis Madrigal affirme qu’il s’agit là de son article le plus populaire publié par The Atlantic.

Il est possible cependant de faire fausse route. La désinformation est dangereuse, mais une campagne de démystification mal élaborée peut contribuer à aggraver le problème. Avant d’en arriver aux questions de conception, nous devons aborder les questions concernant les autorisations, l’éthique, le paiement et les crédits.

La désinformation participe souvent à la dégradation de la vie publique en exploitant les stéréotypes et les craintes sociales. Si les résultats des projets de vérification sont présentés dans un format prêtant à confusion, l’audience sera encore plus mal informée de la situation.

En tenant compte de notre vulnérabilité face aux biais cognitifs et à l‘illusion de vérité, le risque est que nos efforts de vérification rendent le message que nous cherchons à clarifier plus confus.

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Visuels à portée politique : pour être efficaces, ils doivent inclure des symboles exprimant une opinion officielle ou impartiale (un polygraphe, un indicateur de mesure, un tampon ou un panneau d’affichage), utilisés avec une pointe d’humour. Les indicateurs visuels représentant des échelles systématiques de fact-checking sont utilisés dans 80 % des projets de vérification des faits politiques. Certains systèmes sont plus cohérents et plus faciles à utiliser que d’autres. La connaissance de ces interfaces utilisateurs est nécessaire pour les tests d’utilisation, les études académiques et les efforts de conception. (de gauche à droite : PolitiFact, Factcheck.org, Africacheck, Rabble.ca)

Les acteurs des différents styles de campagnes d’information visant à rétablir la vérité peuvent apprendre les uns des autres. Selon le Duke Reporters’ Lab, il existe aujourd’hui 89 organisations officiellement reconnues œuvrant pour la vérification des déclarations politiques. Ces projets officiels de fact-checking peuvent être considérés comme le noyau des pratiques de vérification. Ce type de fact-checking possède l’avantage de faire l’objet d’études par les théoriciens. Par exemple, l’étude de Brendan Nyhan souligne l’importance de ces projets qui possèdent une force de dissuasion en matière de désinformation politique et révèle que l’exposition à la vérification des faits aide le public à être mieux informé.

Mais, quels sont les éléments spécifiques qui rendent ces visuels efficaces ? Lesquels les vouent à l’échec ? À ce jour, peu de recherches ont été menées à ce sujet. Cela ne nous empêche pas d’émettre des hypothèses heuristiques. En gardant à l’esprit l’expérience utilisateur et la facilité d’utilisation, nous pouvons formuler des questions plus pertinentes pour la conception de démentis visuels : Pourquoi la blague de Politifact utilisant Pants on fire (NdT : titre d’un film sur le mensonge) fonctionne-t-elle ? Pourquoi l’utilisation d’un mot apposé obliquement comme s’il s’agissait d’un tampon est-elle devenue si populaire ? Quelle est la meilleure police ? Quelles proportions utiliser ?

Étant donnée l’importance attachée à la vérification dans le débat public, il est logique d’accorder une grande place à l’efficacité de tels visuels. En effet, ils représentent le point de rencontre central entre la démarche de vérification des faits et le lectorat. Et sur les réseaux sociaux, où le contenu visuel est très parlant pour l’utilisateur, le fact-checking doit revêtir une forme visuelle et verbale.

D’après Michelle Amazeen, la majorité des lecteurs apprécient la présence de ces échelles d’évaluation qui accompagnent les analyses écrites dans les démarches de vérification.

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Images classiques relatives à la vérification. Le Pinocchio utilisé par le Washington Post, considéré comme une référence pour ces types de visuels. En étudiant ce visuel, certaines questions nous viennent à l’esprit : La signification d’un Pinocchio à l’envers est-elle claire ? Est-il pertinent de distinguer 4 niveaux d’inexactitude ? Le symbole « verdict en attente » est-il hors de propos ici ? Pour quelqu’un qui ne se souvient pas parfaitement de l’histoire de Pinocchio, la « coche de Geppetto » a-t-elle un sens ? Le rouge est-il la couleur la mieux adaptée pour indiquer qu’une information est vraie ?

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Indicateur politique de Rabble.ca. L’écran cassé est amusant. Mais, pourquoi ont-ils choisi l’image d’un pager des années 90 ? Pourquoi le résultat « plutôt faux » est-il représenté par la couleur verte ?

En portant une plus grande attention à la conception de ces outils visuels, les projets de fact-checking et de vérification d’informations pourraient gagner en visibilité sur les réseaux sociaux.

Alors que le fact-checking traditionnel s’appuie davantage sur la connaissance pointue d’un domaine spécifique, le travail de vérification d’aujourd’hui est plus diversifié et doit souvent répondre à des questions de base relatives à la provenance des contenus mis en ligne par les internautes.

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À gauche : les projets de fact-checking politique comme PolitiFact utilisent depuis longtemps un système durable pour vérifier les déclarations publiques des politiciens (au moins depuis 2003). À droite : les nouveaux projets de vérification qui traitent des images provenant des internautes emploient souvent des symboles de type tampon ou feu de circulation pour communiquer le résultat de leur analyse. Ces modèles de visuels sont étroitement liés.

En parallèle des vérificateurs d’informations politiques traditionnels, l’émergence de nouveaux types de projets de fact-checking semi-publics comme Bellingcat indique que les campagnes d’intérêt public peuvent favoriser l’engagement et parfois revêtir une importance centrale sur des sujets majeurs. (Aveu : je travaille sur le Checkdesk de Bellingcat, un microsite développé en parallèle du CMS de Bellingcat.com. Il offre un espace sécurisé pour les recherches collaboratives.)

Michelle Amazeen remarque que « l’effort journalistique de fact-checking s’étend au-delà du domaine politique. Désormais, les mêmes recherches sont menées pour évaluer les allégations scientifiques ainsi que les services et produits proposés aux consommateurs. »

First Draft s’intéresse particulièrement à ces nouveaux canaux qui viennent compléter les travaux de l’élite du fact-checking professionnel.

En effet, les projets de vérification et d’investigation indépendants évoluent rapidement et leurs méthodes n’ont pas encore fait l’objet d’études systématiques en comparaison aux recherches traditionnelles. De nombreux flux de travail sont aujourd’hui améliorés par les professionnels et les choix de conception qui les rendent efficaces dans un environnement en réseau devraient avoir été étudiés de plus près depuis longtemps.

L’augmentation des activités de vérification au cours des deux dernières années favorise une certaine innovation, notamment pour les réseaux sociaux. Ces spécialistes œuvrent en public pour toutes sortes de raisons. Quelles que soient leurs motivations, il est important d’observer leur travail de près et de tirer des leçons de leurs innovations.

Indices tirés des directives pour la presse écrite et la télévision

Puisque les acteurs de la démystification ne fournissent pas de directives claires en matière de visuels, nous suggérons que les nouveaux projets de vérification se tournent vers le fact-checking pour apprendre comment tordre le cou aux fausses informations avec efficacité au service de l’intérêt public.

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Conseils en matière de vérification pour les journalistes de télévision. Quoiqu’un peu ancien, ce fichier PDF contenant des conseils de FlackCheck.org fournit des éléments intéressants pour éviter toute ambigüité.

Les principes et le langage utilisés dans les projets traditionnels de fact-checking servent de fondement aux nouveaux types de campagnes d’information plus audacieuses. Certains systèmes visuels de fact-checking politique comme le Truth-O-Meter™ de PolitiFact semblent trouver un écho auprès des lecteurs à l’échelle mondiale ; de nouveaux projets pilotes devraient s’en inspirer et aller encore plus loin.

La télévision fournit de nombreux exemples de débats portant sur la démystification qui ne suivent pas les directives de FlackCheck en matière de fact-checking pour la télévision. The Weather Channel ne suit pas ces directives lors de la démystification d’images virales proposant un résultat considérablement trompeur sans le son (par exemple dans le cas d’un GIF).

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Encore ce requin ! The Weather Channel signale des fausses images circulant sur les réseaux sociaux, malheureusement sans utiliser d’indication visuelle. Il semblerait que de nombreuses personnes (probablement devant un écran sans le son ou jetant un œil à un écran dans un aéroport) aient mal interprété cette photo de requin, un canular qui réapparait régulièrement.

Ce type de visuels peut être considéré comme un modèle d’interface en amélioration et améliorable dans le cadre d’une critique médiatique, un point non négligeable au vu du nombre de lecteurs pas habitués à penser de manière critique à l’égard des médias. Les bonnes et mauvaises pratiques identifiées dans les publications consacrées au fact-checking doivent être prises en compte dans les nouveaux projets de vérification. Les encouragements de Brendan Nyhan, Michelle Amazeen et Craig Silverman à utiliser ces systèmes visuels doivent être pris au sérieux.

Les blogueurs et les diffuseurs multinationaux devraient accorder leurs violons, au risque de polluer encore davantage l’écosystème médiatique.

Les recherches de Lucas Graves ont inspiré des réflexions très utiles et suscitées de nombreuses questions concernant les meilleures pratiques.

Comme Bill Adair de Politifact l’a écrit en août 2015 : « Nos articles de vérification des faits sont-ils trop longs ? Trop courts ? Utilisons-nous suffisamment d’éléments de visualisation de données pour aider nos lecteurs ? Devrions-nous prendre le temps de créer davantage d’infographies plutôt que de simples graphiques et tableaux ? Que devons-nous faire pour conférer la crédibilité requise à nos travaux de fact-checking ? L’utilisation de liens est-elle suffisante ? Ou devons-nous également citer des experts ? »

Chacune de ces questions pourrait faire l’objet d’une thèse, mais les responsables de nouveaux projets de vérification doivent y répondre immédiatement. La façon de vérifier les faits doit évoluer en même temps que la désinformation.

Étudions quelques exemples supplémentaires.

L’esthétique de l’automatisation

Dans certains cas, des approches davantage algorithmiques comme TrooClick, LazyTruth et TruthGoggles peuvent être développées pour intervenir de manière semi-automatique dans le flux de la désinformation. Elles ravissent les concepteurs d’outils de vérification, car elles créent de nouvelles possibilités interactives et visuelles. TruthTeller est un exemple de fact-checking automatisé à la mode aujourd’hui.

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Tenez-vous bien… Image animée du TruthTeller du Washington Post. L’animation représentant une analyse informatique en cours a probablement été ajoutée pour donner l’impression que l’ordinateur est intelligent. D’accord. Mais le résultat, une vidéo d’un discours de Barack Obama sous laquelle s’affiche une information de Harry Reid à vérifier, est assez confus.

Truth Teller utilise une technique d’incrustation en couches pour disséquer les vidéos des politiciens. Après une pause indiquant que le discours est en cours d’analyse, une déclaration s’affiche et le tampon« False » est apposé, sans équivoque. L’attente permet de laisser croire à l’utilisateur que le contenu est en cours de traitement. Une technique prometteuse… si elle fonctionne.

Utiliser des illustrations dignes de professionnels : El Sabueso

Si vous souhaitez quelque chose de spécial, vous pouvez par exemple avoir recours à des illustrations personnalisées plus expressives. La chronique mexicaine de fact-checking El Sabueso décortique l’actualité à merveille avec un visuel décliné en huit images de couleur différente d’un adorable limier :

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Une chronique magnifiquement illustrée par El Sabueso, qui présente au lecteur l’ensemble du processus de vérification. Cet exemple illustre parfaitement de quelle manière les méthodes de fact-checking peuvent se réinventer. Le système mis en place ici utilise davantage d’états que la plupart des autres, mais fait en sorte que chacun de ces états de vérification soit unique.

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Aperçu d’un exemple de système visuel. En utilisant une échelle de vérification uniforme, les journalistes peuvent facilement effectuer des synthèses qui couvrent l’ensemble des points de vue. Small deductions for the donut chart

Une image animée EXTRÊMEMENT GLAMOUR illustrant un limier faisant claquer ses oreilles invite le public à porter un regard critique sur le contenu médiatique. Cette illustration attire notre attention, porte la marque de la publication et indique au lecteur que ce projet est bien plus qu’une simple agitation éphémère. (Même l’erreur de rendu a un côté charmant, on en viendrait presque à se demander si c’est intentionnel).

Utilisation de l’accéléré pour démasquer les bots sur Twitter : PicPedant

Prenons un nouvel exemple de créativité en matière de visuel de vérification. @PicPedant se distingue en réalisant une vidéo accélérée à partir d’images de tweets réutilisés par plusieurs comptes pratiquant le spam.

Cette technique est une excellente manière de véritablement donner la sensation que quelque chose cloche.

En créant une animation à partir des images, il apparaît de manière efficace que le tweet est une sorte de spam. Visuellement, c’est extrêmement efficace.

Là encore, en utilisant la technique de fondu entre le canular et la photo d’origine, la manipulation devient évidente. Mais une identification plus claire avec incrustation de texte/visuel ou une présentation d’images juxtaposées pourrait offrir un très bon résultat, tout comme l’utilisation d’une sorte de tampon.

Toutefois, cela va peut-être trop loin. Il est aussi possible d’imaginer, pour s’amuser, de recycler des photos ayant été modifiées à des fins artistiques.

Est-il nécessaire de pointer du doigt chaque filtre Instagram ? Chaque profondeur de champ et chaque type de film ? PicPedant profite de la manipulation en prouvant qu’une image est falsifiée, sans mentionner l’auteur. Votre rédacteur en chef vous laisserait-il publier ce type de contenu ? Laissons cette question ouverte… L’objectif de cet article n’étant pas de suggérer comment gérer précisément des images contestables, mais plutôt d’explorer les différentes possibilités qui s’offrent à vous.

Revenir à la bonne vieille technique du tampon

Dans le cas de l’ouragan Sandy, la communication réalisée avec un classique tampon apposé sur les images truquées s’est avérée efficace. Afin d’améliorer le traitement des contenus sensibles, envisagez d’utiliser ce type de marque dans son style le plus simple. Cette technique est facile à mettre en œuvre avec un logiciel de traitement d’image. Aussi simple soit-elle, son efficacité est réelle, en particulier associée à la présentation des images côte à côte.

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Tampon d’état de vérification comme ceux utilisés par Alexis Madrigal, dans sa forme la plus simple. (Présenté ici avec une police San Francisco Display Medium sur fond rouge flamboyant.)

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Comparaison côte à côte d’une image truquée et de l’image d’origine réalisée par Matt Novak pour Factually, en utilisant un tampon de désapprobation du type de ceux d’Alexis Madrigal. La comparaison par juxtaposition est amusante et permet clairement de distinguer le vrai du faux. Elle illustre parfaitement comment tirer profit du pire d’Internet et nous permet de porter un regard critique sur la culture de l’image qui nous entoure. Futura, bleu marine sur fond or.

La technique du tampon est étonnamment simple et fortement dans l’intérêt du public, puisqu’elle intègre un texte de type mème directement sur un mème illustré. Il s’applique directement sur une image, prenant la forme d’un ajout destructeur qui désigne définitivement l’image comme truquée.

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Autre exemple d’authentification d’une image météo truquée par le site Atlantic.com, utilisant la stratégie du tampon.

Il ne s’agit pas d’une technique d’archivage destinée à préserver quelque chose, mais d’une publication défensive qui créé une image nouvelle. En intégrant directement un avertissement à son image, le site sait que quiconque fera une capture d’écran pour la partager héritera du tampon. C’est intelligent.

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France24 utilise avec efficacité la technique du tampon. Vice, le Huffington Post et la BBC se sont également lancés récemment dans la démystification de contenus, en soutien aux réfugiés. Malheureusement, les images qu’ils présentent ne sont pas modifiées ni « protégées » visuellement.

La vidéo du Pape et de la nappe

Souvenez-vous de la récente vidéo truquée où le Pape faisant un tour avec une nappe, diffusée à l’origine dans The Ellen Show. La diffusion d’une blague de ce type dans le cadre d’une émission de télévision semble plutôt inoffensive. Mais qu’en est-il des vidéos truquées aussi réalistes que celle-ci qui peuvent être produites en moins de 24 heures ? Comment les journalistes vont-ils gérer ce nouveau type de contenus manipuler la réalité de manière aussi directe ? Quelles réponses les journalistes vont-ils pouvoir donner face à ces formes de canulars hypermédias qui deviennent hyper réalistes ?

Matt Novak a traité ce canular dans le projet Factually sur le blog Gizmodo en décryptant l’histoire grâce à une comparaison par juxtaposition de la vidéo originale et de la vidéo truquée. Cet affichage côte à côte est une excellente manière de démystifier ce type d’information. La manipulation est évidente et provoque immédiatement une réflexion critique à l’égard des médias.

S’il existe la moindre possibilité qu’un canular soit mal compris, même une manipulation supplémentaire de l’image semble justifiée pour des raisons éthiques. La comparaison par juxtaposition est très intéressante, mais l’ajout d’un filtre plus sombre permettrait d’obscurcir le contenu falsifié. Cette technique aide le lecteur à prendre du recul face à l’immédiateté du canular, à l’instar du floutage appliqué sur des zones d’ images violentes. Le degré de couverture nécessaire pour mettre fin à la confusion d’un canular est variable et devrait être, idéalement, défini par le rédacteur en chef.

Les modèles de tampons les plus efficaces sont ceux qui présentent des contrastes élevés, appropriés pour les lecteurs multitâches.

Ils doivent se comprendre aussi facilement que des panneaux de signalisation. L’objectif est de démentir la fausse information de manière à ce que l’audience comprenne immédiatement qu’il s’agit d’une information douteuse. Mais aussi de garder un sentiment sain d’incrédulité.

En superposant du texte, il devient indiscutable qu’il s’agit d’un contenu démenti après analyse et non de la réalité. Cela permet d’engager une conversation sur la falsification des informations sans continuer à faire circuler des contenus non vérifiés.

Pour une diffusion à plus grande échelle, au-delà d’un espace critique tel que celui-ci, une image statique encore plus claire peut être appropriée.

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Exemple de falsification démystifiée, créé pour servir à la discussion. Il montre une image statique à laquelle plusieurs couches ont été ajoutées pour susciter la mise en garde : des zones obscurcies en haut et en bas de l’image ainsi qu’un tampon « fake ». Un lien court intégré au texte incrusté permet d’identifier la provenance de l’image même lorsque celle-ci est republiée sur d’autres réseaux hors du contexte du travail de vérification. Les annotations en rouge permettent d’indiquer clairement que quelque chose cloche avec cette image.

L’intérêt d’un tel montage est d’insister sur la prudence nécessaire à garder en tête en discutant de la vidéo. Avec un logiciel de traitement de GIF, il est également possible d’ajuster la fréquence d’image afin de rendre le canular moins réaliste. Craig Silverman appelle cela le hedging. Les éthiciens des médias seront certainement en désaccord quant au degré d’hedging nécessaire pour pouvoir parler sans ambigüité d’une vidéo selon le contexte, mais la question mérite d’être soulevée.

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Exemple animé d’une image obscurcie dans le but d’éviter toute mauvaise interprétation lors du processus de vérification d’un contenu publié sur les réseaux sociaux. L’application de techniques supplémentaires peut être nécessaire. Il serait par exemple approprié de couvrir le faux horodatage en haut de l’image.

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Exemple de pellicule. En plus des techniques consistant à obscurcir certaines zones de l’image et à superposer une estampille, nous pouvons présenter les images sous forme de pellicule afin d’indiquer le moment exact où commence la manipulation. De même, Flackcheck recommande d’utiliser une matrice et Novak a recours à la juxtaposition.

Il est possible d’aller encore pus loin et d’apporter des modifications supplémentaires à la vidéo, des filtres et autres techniques de hedging afin de s’assurer qu’elle puisse circuler et donner lieu à des discussions sans ambigüité. La question à se poser quant au résultat final est de savoir dans quelle mesure le contenu que vous présentez empêche la confusion, tout en favorisant le débat autour du canular.

L’objectif n’est pas d’obtenir un contenu parfaitement esthétique, mais plutôt de démontrer que nous avons à notre disposition des techniques pour mettre en garde le public. Le résultat final devrait probablement être une combinaison de plusieurs de ces techniques, discutées avec un rédacteur en chef.

Autres exemples de démentis visuels

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Une capture d’écran sur laquelle est apposé un tampon est une bonne solution pour démentir une information.

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Falskt! Bon exemple de correction au moyen d’un visuel. L’original reste lisible et l’image transmet un message clair.

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Excellente approche de démystification : l’American Diabetes Association publie une campagne intelligente et participative pour lutter contre les idées reçues. Ses outils : utiliser les proportions 2:1, présenter un a priori, rétablir la vérité et inviter des lecteurs à partager leurs témoignages.

Exemples à ne pas suivre

Voici quelques leçons à tirer d’une sélection de visuels visant à démentir des informations qui posent des problèmes d’utilisation ou sont même susceptibles d’être mal interprétés sur les réseaux sociaux :

  • L’humour peut porter à confusion. Même une utilisation de Photoshop évidente, comme celle d’Africa Check (ci-dessous), peut donner lieu à de mauvaises interprétations. Ce type de démenti peut être approprié pour des sujets peu sérieux, mais doit être considéré avec prudence par les rédacteurs en chef.
  • N’utilisez pas de contenus provenant de banques d’images. Le résultat risquerait de créer un propos dénué de substance, plus approprié à lancer un débat qu’à le clore. En 2013, Factcheck.org a utilisé la photo d’un faux médecin (ci-dessous), ce qui a eu pour effet d’entacher sa réputation pourtant solide. Dans ce cas, les lecteurs semblent sensibles aux indices esthétiques qui font appel à l’émotion plutôt qu’au raisonnement.
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Utilisation sans doute trop grande de l’humour et des banques d’images de la part d’Africa Check et de Factcheck.org.

  • Ne mettez pas le message que vous souhaitez démentir trop en évidence. Par exemple, sur l’image contentant le texte Ted Cruz says Iran has a holiday called Death to America Day (« Ted Cruz affirme que l’Iran a un jour férié appelé Mort à l’Amérique »), l’indication MOSTLY FALSE (« PLUTÔT FAUX ») apparaît en petits caractères. Pire encore, le logo de Politifact Texas dans le coin inférieur droit semble suggérer que cette déclaration est véridique (l’indicateur de leur logo pointe toujours du côté de la vérité).
  • Ne publiez pas l’image d’une fausse information directement sur les réseaux sociaux (ci-dessous à droite). En effet, aussi surprenant soit-il, il se peut que Twitter affiche des contenus de votre fil d’actualité sans le texte de votre tweet. Souvenez-vous que nous ne contrôlons pas toujours la manière dont ces images s’affichent pour l’utilisateur final. C’est pourquoi il est particulièrement important de modifier les images en y intégrant un tampon la démentissant. L’image peut ainsi circuler tout en permettant aux utilisateurs d’identifier facilement que l’information qu’elle communique est fausse.
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À gauche : la mention « PLUTÔT FAUX » est trop petite et semble être contredite par le logo de Politifact Texas puisqu’il représente un instrument de mesure réglé sur vrai. À droite : l’image, retouchée dans Photoshop, a circulé sans qu’aucun texte n’y ait été ajouté, donc sans être clairement identifiée comme véhiculant une fausse information lorsqu’elle s’affiche sans le texte du tweet.

  • Soyez attentif à la forme exacte sous laquelle vos images s’affichent sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, par exemple, les images ne s’affichent généralement pas dans leur taille d’origine. Il faut cliquer dessus pour les agrandir. (Depuis octobre 2015, elles doivent présenter des proportions de 2:1 pour s’afficher intégralement sans que l’utilisateur clique dessus.) De tous les pièges liés à l’interface utilisée abordés ici, celui-là est sans doute le plus courant. Et les conséquences peuvent être assez graves puisque les utilisateurs visualisant vos images sur leur fil d’actualité risquent de n’en voir qu’une partie. C’est un problème délicat pour toutes les publications sur Twitter, mais si vous publiez des visuels soigneusement conçus pour dénoncer de fausses informations, le résultat peut être pire. Amputé de quelques pixels, le message risque d’être modifié.
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Résultats mitigés : l’ajout d’informations inscrites directement sur l’image est une bonne technique, mais dans cet exemple, les informations ne sont pas très lisibles ni immédiatement compréhensibles. Cette image pose un autre problème puisque, idéalement, elle devrait présenter des proportions de 2:1.

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Vous n’allez pas croire ce que vous allez voir. Snopes est certainement allé un peu trop loin. Le choix d’un titre à la limite de la polémique de type « piège à clics » n’est pas approprié à la démystification d’informations, en particulier relatives à des stéréotypes socioculturels. L’image, sans mention d’auteur, n’apporte rien à l’information.

Exemples de maquettes

Notre secteur n’en est qu’au début de ses réflexions et projets, et tous les organismes cités dans cet article font figure de chefs de file en matière de démentis de canulars ou de faits maquillés. La chasse aux contre-vérités n’est pas réservée aux journalistes professionnels et elle ne doit pas nécessairement se terminer par la création d’un visuel spécifique. Quelle forme doivent prendre les images rétablissant la vérité pour amener les lecteurs à apporter leur contribution ?

Pour continuer à débattre de la question, voici deux exemples de concepts tirés de notre projet Checkdesk utilisant la technique du déplacement et un symbole d’avertissement. Qu’en pensez-vous ?

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Concepts de maquettes élaborés par l’équipe de @meedan pour le projet Checkdesk. À gauche : utilisation du symbole Unicode d’avertissement ⚠ . À droite : technique poussée plus loin en recouvrant la photo. Nous souhaiterions recueillir vos impressions afin de créer de meilleurs visuels dans le cadre de nouveaux types de projets de vérification.

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Autres exemples tirés des séances de conception du Checkdesk. Ces modèles ont été conçus comme des cartes destinées à être publiées sur un blog. En respectant le raisonnement exposé précédemment, nous avons écarté ces maquettes, car elles n’offraient pas la meilleure option pour protéger le contenu des vidéos. En effet, au lieu d’utiliser la technique d’incrustation directe, elles présentent une question en gras affichée dans une seconde colonne. Il serait probablement préférable d’utiliser la technique d’incrustation du texte.

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Résumé des idées et des questions

Si vous vous lancez dans un projet de fac-checking, comment présenter vos résultats ?

  • Envisagez d’utiliser la technique de comparaison en juxtaposant l’image trompeuse et l’image réelle, comme Matt Novak l’a fait avec la vidéo du Pape. Pour l’analyse claire d’une vidéo, pensez à la présentation sous forme de pellicule de film. Dans le cas de plusieurs vidéos, utilisez une matrice comme Flackcheck pour ses vidéos de campagne. Cette technique permet de mettre de la distance entre l’utilisateur et la fausse information.
  • Utilisez un tampon indiquant clairement le résultat de la vérification en l’apposant sur le contenu en question. Annotez l’image pour désigner les éléments falsifiés. Si vous démentez une information sans l’indiquer clairement, votre message risque au final d’être trop vague, comme le montre l’exemple de The Weather Channel. Superposez du texte directement sur l’image afin de créer un élément composite sans équivoque, qui pourra ensuite être partagé.
  • Utilisez des termes clairs pour vos désignations. Ne rendez pas les faits plus obscurs en ajoutant des titres ou des annotations visant à appâter l’audience. Comme l’indique Craig Silverman : « Nombreux sont les médias qui associent un article portant sur une rumeur ou une information non vérifiée avec un titre déclarant que cela est vrai. Cette pratique est fondamentalement malhonnête. » Les titres-appâts, qui peuvent être adaptés à un certain journalisme de divertissement, sont totalement inappropriés dans ce type de projets de vérification.
  • Utilisez des techniques défensives. Essayez d’en apprendre davantage sur l’environnement dans lequel vos visuels seront affichés : par exemple, certaines vues sur Twitter permettent d’afficher uniquement des images aux proportions 2:1. Utilisez des images dont la largeur fait deux fois la hauteur afin de vous assurer que le texte incrusté pour démentir l’information ne soit pas rogné.
  • Ne négligez pas la capacité de suggestion du fact-checking collaboratif. Comment pouvons-nous impliquer davantage de personnes dans la critique médiatique ? Les récentes activités de fact-checking relatives au sommet du G20 démontrent que ce type de collaboration peut avoir un certain succès. Comme dans le projet de l’American Diabetes Association, il est parfois plus intéressant d’inviter votre audience à partager ses impressions. Sur le plan visuel, ces interactions peuvent contribuer pour une grande part au dialogue avec le public.

Comme l’ont montré Alexis Madrigal, Lucas Graves, Michelle Amazeen, Brendan Nyhan, Matt Novak et bien d’autres, les projets de vérification responsables peuvent être très populaires auprès des lecteurs.

« Les efforts de démystification de la presse sont, d’une certaine façon, une stratégie de diffusion virale de contenu antiviral, une manœuvre pour s’insérer dans les contenus d’actualité en examinant et en vérifiant les sujets viraux. Cela amène du trafic aux spécialistes de la vérification, mais permet également de partager la vérité sur une histoire virale », écrit Craig Silverman dans son étude.

Max Read, rédacteur en chef de Gawker, indique : « Nous sommes inondés par un ramassis de conneries insidieuses et de bêtises virales ».

Trouver des techniques qui peuvent fonctionner de façon fiable et sûre pour les journalistes et permettent de générer du trafic, c’est faire du baratin une poule aux œufs d’or.

En tant que membres d’une communauté de vérificateurs journalistiques et non traditionnels, nous commençons tout juste à comprendre un certain nombre d’implications liées à l’utilisation de ces modèles d’interface et d’interaction.

Cet article est basé sur une présentation organisée à la conférence ONA15. Merci pour vos commentaires et vos encouragements ! Les images originales ci-dessus, lorsque cela est précisé, sont sous licence CC-BY. Les remixages sont encouragés.

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